Critique: Stories We Tell de Sarah Polley [Coup de Cœur]

(Documentaire accessible sur le site de l’Office National du Film, Canada)

(Ici l’URL pour accéder au film : https://www.onf.ca/film/stories_we_tell/

Le film n’est accessible qu’en location en dehors du territoire Canadien mais il est visionnable gratuitement lorsque sur le territoire. Vous pouvez donc, si vous avez un VPN, mettre la localisation de votre ordinateur sur le Canada et vous aurez accès au film gratuitement. Ou vous pouvez toujours payer si vous n’avez pas de VPN.)

Via ce documentaire, Sarah Polley tente de faire un portrait de sa mère, Diane, qu’elle n’a jamais connu. En effet, Diane est morte prématurément et nous allons découvrir son histoire via les témoignages de son mari, ses enfants (le père et les frères et sœurs de Sarah) ainsi que d’autres personnes l’ayant connu.

Avis sur le film

J’ai un aveu à faire : je ne suis pas spécialement fan du « réel ».

Je tends à considérer que l’art donne justement l’occasion d’aller un peu au-delà du « réel » et de voir ce que l’imagination propose pour traiter de thèmes qui, évidemment, se rapporte toujours à nos petites vies insignifiantes. J’ai, certes, un grand respect pour le néoréalisme Italien qui propose de manière très « vrai », de suivre le point de vue de gens du peuple qui luttent pour survivre au quotidien dans une Italie post 2nd Guerre Mondiale, ravagée. Mais je préfère le thème de la lutte des classes traité sous la forme du combat de l’humanité pour sa libération du joug d’une simulation aliénante créée par des intelligences artificielles (le tout dans un futur postapocalyptique et avec de l’action à l’hongkongaise s’il vous plaît).

Autant dire que je ne suis donc pas très client des documentaires de manière générale. Attention, il ne faut pas confondre le documentaire, qui est un type de cinéma, une forme d’expression artistique basée sur le réel, et le reportage, objet audiovisuel qui a pour but de retranscrire un fait de la manière la plus objective possible (du moins en théorie). Mais ça n’empêche que le documentaire est bien basé sur le réel, c’en est la matière première et cette matière ne sera jamais modifiée avec autant de liberté qu’en fiction. Il est donc assez difficile de me retenir sur un documentaire (à l’exception peut-être de certains sujets tellement étranges que l’on peut avoir du mal à y croire ou le cas particulier de la docu-fiction qui est, en soi, un pied de nez au documentaire).

Sauf que Stories We Tell fait partie, parmi les films que j’ai découvert ces 6 derniers mois, de mes préférés et est (en bonus) un excellent documentaire.

De cela il faut tirer deux choses : d’abord qu’il faut savoir se faire un peu violence de temps en temps en regardant des films appartenant à une face du cinéma que l’on n’apprécie pas forcément. Toute règle a ses exceptions, il y aura toujours des films pour détruire nos certitudes et les voir ne peut être qu’enrichissant.

La seconde c’est que si l’accroche « ce documentaire a totalement conquis quelqu’un qui n’aime pas les documentaires » n’est pas suffisante pour que vous alliez voir Stories We Tell je ne sais ce qu’il vous faut (sauf peut-être une analyse un petit peu plus en profondeur).

Analyse

Pour les lecteurs un peu plus assidus, qui souhaitent savoir plus précisément de quoi il en retourne avant de voir le film (ou après ?). Analyse garantie sans spoilers.

Un sujet digne d’une fiction

On prête souvent au documentaire cette caractéristique d’être « utile », d’avoir forcément un objectif didactique, d’être dans l’obligation de devoir parler de sujets d’intérêt généraux comme des thèmes sociaux, l’écologie, des découvertes scientifiques etc… C’est souvent le résultat de la confusion avec le reportage et, comme cette confusion, ça n’est rien de plus qu’une idée reçue. Il est, tout de même, assez injuste qu’en fiction on ait le droit de parler de tout et n’importe quoi « parce qu’on peut » et que « l’art a le droit d’être inutile ». Là où le documentaire, sous prétexte qu’il se base sur le réel (ce qui est déjà assez cloisonnant pour moi mais ce n’est qu’une question de point de vue), se doit forcément d’être « utile ».

Stories We Tell nous rappelle que le documentaire est une forme d’art au même titre que la fiction. Un artiste choisit une forme (documentaire ou fiction) parce que c’est celle qu’il pense être la meilleure pour son sujet. Une forme artistique ne s’impose pas d’elle-même, il y a une quasi-infinité de façon de traiter un sujet.

 Je vous résume une seconde fois le pitch du film et vous allez comprendre : Sarah Polley tente de reconstituer qui était Diane, sa mère, au travers des témoignages de gens l’ayant connue plus ou moins intimement. Remplacez « Sarah Polley » et « Diane, sa mère » par « Un journaliste » et « le célèbre et richissime Kane » et vous avez le pitch de Citizen Kane d’Orson Wells. Je ne fais pas cette comparaison pour dire que la réalisatrice s’est inspirée du film culte de 1941.

Mon but est de vous montrer que Stories We Tell aurait tout à fait pu être une fiction étant donné son sujet.

Cela ne m’étonnerait pas d’ailleurs que l’idée de faire une fiction ait traversé l’esprit de la réalisatrice à un moment donné. Parce que la progression du film est bien celle d’une fiction, avec une histoire en 3 actes (situation initiale, péripéties, résolution) et un dévoilement des informations sur Diane fait pour nous accrocher: Il y a des twists, des points de concordance et de contradiction entre les témoignages, des moments de remises en question, en somme ce documentaire a été assemblé tel une fiction.

Mais le résultat final reste un documentaire et cette forme fut choisie pour une raison bien particulière qui fait tout l’intérêt du film.

Un documentaire fait pour remettre en cause la forme documentaire elle-même

J’admet avoir un peu triché dans le résumé en début d’article en faisant exprès de ne pas aborder cet aspect. Stories We Tell n’est pas uniquement un documentaire sur qui était Diane, la défunte mère de la réalisatrice du film.

Stories We Tell est aussi un documentaire sur comment Sarah Polley, la réalisatrice elle-même, a abordé l’histoire de sa mère se dévoilant avec ces témoignages, ces révélations sur sa famille et comment elle en est venue à faire …le documentaire que nous regardons : Stories We Tell.

La caméra face à un miroir, ou l’image la plus évidente et parlante qui soit pour indiquer le caractère auto réfléxif du film.

C’est assez particulier à expliquer avec des mots mais c’est évident lors du visionnage. Le documentaire traite autant de son sujet que de sa propre conception.

Ainsi le film pose, plus ou moins implicitement, ces questions : Quel est ce « réel » sur lequel se base la plupart des documentaires ? Est-ce qu’on peut seulement le saisir ?

Depuis le début de cet article je parle du fait que la réalisatrice cherche à reconstituer qui était une personne à partir de témoignages de gens l’ayant connue. Mais ces témoignages sont-ils seulement fiables ? Evidemment personne n’a dit de complet mensonge. Mais est ce que chacun n’a pas un peu cherché à tordre le réel avec ses souvenirs pour donner sa propre image de Diane. Après tout, aucun des faits évoqués dans le film n’est vraiment filmé directement, on ne voit vraiment que les interviews entre-coupés d’images d’archives qui ne sont que des scènes de la vie quotidienne (à chaque fois en lien avec ce qui est dit mais rarement les événements en eux-mêmes sont couvert par ces images).

Les seuls faits sur lesquels Polley et nous pouvons nous baser pour essayer de saisir qui était Diane ne sont que les paroles des personnes interviewées. C’est-à-dire un agglomérat de différents points de vue subjectifs qui, une fois mis ensemble, ne peuvent pas donner un portrait définitif et gravé dans le marbre de Diane. Et qu’est ce qu’on peut bien faire de ça ? Est-ce qu’on peut considérer ça comme une bonne base pour un documentaire ? Est ce que ce n’est pas un peu le problème de tous les documentaires ? Telles sont les questions que pose Stories We Tell en interrogeant sa propre conception par Polley.

Evidemment, on est sur des questions trop générales sur l’art, presque philosophique, pour fournir une réponse définitive.

Mais la réalisatrice donne tout de même un début de réponse (ou plutôt sa réponse personnelle) via un petit twist sur une partie des images qui nous sont montrées le long du documentaire. Un twist qui, à lui seul, amène toutes les réflexions évoquées plus haut.

Je ne vais pas vous le révéler mais il y a des chances que vous le voyiez venir à l’avance (pour vous donner une idée, pendant la discussion qui a suivi la projection en salle, il a été constaté qu’a peu près la moitié du public s’est fait avoir tandis que l’autre a vu les ficèles à l’avance… J’admets avoir été dans la première catégorie).

Stories We Tell est donc l’un de ces films qui remet en cause les fondations même du cinéma auquel il appartient et c’est là que se trouve son intérêt principal. Regarder Stories We Tell, c’est se livrer à un exercice de réflexion particulièrement stimulant, intriguant, à s’en arracher les cheveux sur des questions sur l’art bien trop large pour avoir une réponse satisfaisante.

Et tout cela partait « simplement » d’un film fait par une femme qui essayait de savoir qui était sa mère mais qui s’est retrouvée face à ces questions bien trop grandes pour qui que ce soit. Sarah Polley a décidé donc de nous mettre, nous aussi, en face de ces questions plutôt que de chercher à avoir réponse à tout.

En prime (et surtout, j’ai envie de dire), on ne tombe pas dans le film exclusivement intellectuel et pompeux, comme fait pour être regardé avec un œil sur un livre de philosophie de l’art. Comme je l’ai dit dans la première partie de l’analyse, le sujet de base, en lui-même, est assez passionnant pour carrément une hypothétique fiction et le tout est monté avec assez de talent et d’efficacité pour nous accrocher et nous emmener dans les réflexions plus larges en douceur (moins brutalement que l’aura fait cette critique notamment).

Regardez Stories We Tell si vous êtes passionné par le documentaire, regardez le si, comme moi, vous n’êtes pas spécialement sensible au documentaire. Regardez Stories We Tell si le cinéma est votre passion ou si juste cela vous intéresse.

Bref : je vous invite à regarder Stories We Tell de Sarah Polley.

Critique écrite par Hugo REMY

P.S. : « l’Avis » aura été un peu long et « l’Analyse » un peu courte et elle-même assez générale. Ce n’est pas que la conséquence d’une écriture un peu plus personnelle dûe à la mention « coup de cœur » mais aussi parce que le film est assez clair lui-même sur ses intentions. Là est l’un des intérêts de la forme documentaire, on peut se permettre d’être bien plus frontal sur son cahier des charges sans que ça ne paresse gras et exagéré au spectateur. Vous le verrez en le regardant, le film parle très bien de lui-même et il n’a pas besoin d’être sur-analysé.

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